l’art de la modernité

Jacqueline Marval participa dès son arrivée à Paris en 1897 à l’extraordinaire aventure de « l’Art moderne » du premier tiers du XXème siècle.

Mais auparavant, déjà elle eut un lien étroit avec la mode puisque dès 1891, après la désunion de son mariage, Marval - alors appelée Marie-Joséphine Vallet - travailla en tant que giletière. Elle travaille à ce moment-là à Grenoble pour Monsieur Colombe, « qui voit affluer dans sa boutique les clients élégants qui désirent tous avoir un gilet brodé par Marie tant elle a de goût et une solide réputation ». 

A Paris, elle vît également du métier de giletière et brodeuse, dans le Montparnasse d'alors, siège de nombreux artistes. En partant à Paris, Marval explique : "je vendis tout ce qu'il me restait de meubles et de livres, pour la somme de 250 francs (...) pour m'acheter une machine à coudre". Son très fort désir d'indépendance la poussa tout d'abord vers la mode et la façon.

Compagne de Jules Flandrin, alors élève en 1897-98 de l’Atelier Gustave Moreau, tout comme Rouault, Marquet, Matisse, Manguin, Camoin, pour ne citer que ceux-là, ont très rapidement admis parmi eux cette artiste qui, à leur contact, « prenant pinceaux et palette » s’épanouit et révéla un talent d’une totale liberté et sans carcan, d’avant-garde !

Marval réussit d’autant plus à se faire admettre en tant que Femme Artiste après le Salon des Indépendants de 1901, où elle expose sa grande « Odalisque au Guépard » en compagnie de ses amis Matisse, Marquet, Manguin et Flandrin qui eux aussi y figurent pour la première fois. 

Andry-Farcy écrira en 1929 (1) : Marval fut la glorieuse exploratrice de la forêt vierge du fauvisme, où, subtile panthère blanche, sur tous les sentiers nouveaux d’une nouvelle guerre contre l’académisme, elle entraîna toute la horde des fauves : Matisse, Braque, Vlaminck, Dufy, Friesz, Van Dongen. Elle fut la claire et divine agitatrice de cette révolte dont Jules Flandrin, chaque année, aux vacances, apportait régulièrement à ses amis de Grenoble un peu du tumulte raisonné, tumulte si attractif, que Francis James « quittait Orthez pour venir voir Marval en son Salon d’Automne »…. 

Ce talent dans sa peinture était le reflet d’une personnalité complète et se retrouvait donc dans son mode de vie, ses attitudes ou ses tenues vestimentaires d’une mode renouvelée dont certaines tiendraient de la performance artistique, dirait-on aujourd’hui ! Ainsi Jacqueline Marval montre aisément l’évolution du costume de la fin du XIXème siècle au début du XXème siècle, que ce soit dans ses tenues personnelles ou dans ses peintures.

Jacqueline Marval, alors parisienne, montre un grand désir de liberté et d’indépendance. Cette attitude de femme libre et assumée transparaît dans ses tenues : droites, la taille peu souvent marquée ou bien taille empire pour plus de confort, Jacqueline Marval, comme beaucoup, recherche l’aisance dans le vêtement. 

La fin du XIXème et le début du XXème siècle marquent un tournant majeur dans l’histoire du costume (émancipation des femmes et importance grandissante du sport, qui contribue à l’évolution du vestiaire féminin). Le rôle des femmes évolue, il leur faut bouger davantage, elles travaillent, font du sport, etc. Petit à petit, les vêtements les immobilisant disparaissent au profit de pièces plus souples, plus légères, plus modernes. 

Cette révolution du costume est en grande partie due au Couturier Paul Poiret (1879-1944).

Paul Poiret participa à l’émancipation physique de la femme en supprimant un élément clé du vestiaire féminin, le corset. Loin des robes entravant alors le corps des femmes, les créations de Paul Poiret sont fluides, légères, et souvent considérées comme scandaleuses à cette époque (c’est à Poiret que nous devons la jupe culotte, inventée en 1911 et réprouvée par beaucoup, dont le pape Pie X). 

Ami de Jacqueline Marval, il l’habillait de ses robes fluides, taille empire ou ceinturées très légèrement à la taille, ce qui lui conférait une élégance naturelle tout en la laissant libre de ses mouvements. Les manches, souvent courtes, lui permettant alors de pratiquer son activité principale : la peinture. 

De l’habit de Jacqueline Marval, le peintre Gabriel Fournier (1893-1963) dira dans ses « Souvenirs » (2) : 

Jacqueline Marval trônait, adulée comme une reine. Habillée par Paquin puis par Poiret, elle portait la tête fièrement rejetée en arrière pour que voient ses yeux aux trop lourdes paupières et aux poches teintées de brun ; un coup de crayon bleu soulignait l’arcade sourcilière. Coiffée d’un immense chapeau enfoncé sur des cheveux rouges, quand ils n’étaient pas verts, coupés en baguettes de tambour avec frange sur le front, elle faisait réellement très excentrique. Elle adorait découvrir une de ses épaules, naturellement, comme par mégarde, et montrer une chair abondante, frémissante et belle encore. Son grand art était d’arrêter la chute du vêtement jusqu’à la pointe d’un sein rouge fard ou - comme je le vis une seule fois - au nombril ! Et cela avec un geste élégant de la main… une grâce… et un battement de ses énormes narines qui eût troublé l’être le plus insensible à l’amour.”

L’attitude de Jacqueline Marval à l’égard du costume ainsi que son excentricité montrent tout son côté avant-gardiste et libre, résolument parisien, et bien sur, qui se retrouve dans sa peinture. 

La place de la mode au sein des œuvres de Marval 

Le costume tient également une place très importante au sein du travail de Jacqueline Marval. 

Ce n’est pas forcément ce que l’on remarque tout de suite en observant l’œuvre de Marval, mais le vêtement, ou l’absence de vêtement, est en réalité un véritable discours politique, et, encore une fois, avant-gardiste. 

En effet, lorsque Marval peint des scènes de femmes nues ou vêtues et entourées d’enfants - plus précisément de petites et jeunes filles - à l’instar du tableau “les Tricoteuses” (1915), regroupées en pleine nature, entourées de fleurs et d’un paysage très doux, Jacqueline Marval dénonce le rôle des femmes. Ces scènes relèvent alors davantage de l’ironie que de l’observation. Ces femmes sont représentées comme étant « bien à leur place », enfermées dans un rôle de femme que Marval dénonce, et qui ne lui correspondait absolument pas. c’est également le cas des tableaux “les tristes” et “ les neurasthéniques” (circa 1906-1907).

D’autre part, on voit bien dans l’œuvre de Jacqueline Marval l’évolution sociologique du vêtement et l’émancipation des corps. 

Cette émancipation  est notamment traduite par la fluidité des vêtements peints par Marval. Les plissés, les drapés montrent un vêtement qui n’est pas contraignant, permettant à la femme plus de liberté et d’aisance de mouvement (sur le tableau Les Tricoteuses par exemple, la position de la femme vêtue de rouge témoigne de cette aisance). 

Les robes sont plus courtes, les épaules souvent dénudées (Les Coquettes, 1903). Tout vise, à l’instar de Poiret, à libérer le corps de la femme.

Marval dénonce la place que la société lui donne, mais la représente toujours mobile, et apporte un mouvement évident aux robes qu’elle peint. 

Des accessoires de l’époque sont de plus très souvent représentés par Jacqueline Marval - chapeaux, turbans, plumes, tant d’accessoires plutôt festifs dont Madame Marval, grande excentrique, était elle-même friande. Ses odalisques sont ainsi très souvent représentées avec un accessoire de tête, accessoire représentatif du début du XXème siècle (Odalisque au Guépard - 1901, Les Odalisques - 1902-1903, L’Etrange Femme - 1920).

Lucien Mainssieux (1885 – 1958), Peintre, Musicien Ecrivain et souvent mécène de ses amis, écrira dans ses mémoires vers 1950 (3) : Lorsque quelques lustres auront passé sur nos temps contemporains si troublés, les tableaux et les décorations de Jacqueline Marval feront prime et seront, en leur charme perversement ingénu, recherchés comme le sont aujourd’hui les toiles de Manet ou de Berthe Morisot, celle-ci déjà égérie des peintres d’il y a soixante-dix ans.

Que d’artistes virent leurs yeux dessillés par les tableaux sans fard et cependant si roués de Marval : les Marquet, les Flandrin, les Matisse, tous attendaient avec une curiosité attendrie chacune de ses nouvelles productions, alors qu’on la voyait en d’invraisemblables chapeaux bergère et robes en voile à la Célimène promener ses regards prometteurs devant les cimaises du Salon des Indépendants ou bien d’Automne … Alors qu’elle passait comme un météore dans un grand froissement de falbalas : c’était l’époque héroïque.”

Mais sachons bien que ces gens qui paraissent alors « fauves » et fous seront les Monet, les Van Gogh et les Renoir de demain. Déjà nous entrons avec nos amis, nos ennemis et nos rêves, dans l’immortalité.

Note (1) : Partie de l’introduction à l’ouvrage sur Jacqueline Marval par son ami Andry-Farcy, Conservateur du Musée des Beaux-Arts de Grenoble de 1919 à 1949. (Editions Albert Morancé, 1929) 

Note (2) : Par Gabriel Fournier (peintre, 1893 – 1963), Cors de Chasse (Souvenirs) Edition Pierre Cailler, Genève 1957

Note (3) : Par Lucien Mainssieux, Ecrits sur l’art et Tablettes quotidiennes, 1945-1953, Archives Musée Mainssieux, Voiron (38).

TextE de Camille Roux Dit Buisson pour l’exposition the Art of MODErnity, Genève, 2018.